Bulletin pédagogique : Quel est notre style ?

Publié le par Association Seiza

En réponse à une question qui lui est souvent posée, Adel Paul Boulad lève le voile sur son parcours notamment martial.

Bonne Lecture jeunes padawans

Je viens d’acheter un livre de karaté Shotokan … et nous quelle est notre style, notre école ?

Tania El Khoury, Décembre 2013

Quelle est notre école, notre style, notre philosophie :

Pour l’aïki-do, celle de Tsuda, Tamura, Saïto… ?

Pour l’Iaï-do, de quelle ryu (école) s’agit-il, Katori Shinto Ryu, Omori Ryu … ?

Pour Tahtib, quel style : celui de Qena, Assiout, Mallawi, Louxor, Sohag, Delta …?

En naissant, on ne choisit pas son prénom. Par contre, équipé de ce prénom et du reste, quels sont nos choix et nos réalisations dans la vie ?

En démarrant mon apprentissage du Karaté en 1969, la bataille des styles faisait rage.

  • Lequel était le plus fort, le meilleur ? 
  • Qui avait raison ?

Il y avait des styles « cousins concurrents » comme le Shotokan et le Shotokaï, puis toute sorte d’autres concurrents comme Wado Ryu, kyokushinkaï, Shukokaï, Shitoryu, etc. chacun prétendant être à la source du Karaté avec des techniques supérieures, alors que Gichin…

… Gichin Funakoshi le fondateur du Karté moderne disait qu’il n’y avait pas de style en Karaté, que c’était, comme en philosophie une affaire de personne avec au final ce qu’il aura fait avec dans sa vie, ce qu’il aura créé.

Puis, d’autres disciplines ont débarqué en France notamment les coréennes, chinoises, indonésiennes etc. Des sous-disciplines, sous-écoles et autres dérivés se propagent.

En 1969, pour le karaté-do je me retrouve avec des instructeurs du style Shotokaï sous la direction de Mitsuske Harada (1928 - ) et des stages avec Takashi Kyoka, Aoki et Murakami.

En 1975, pour l’aïki-do je suis la filière parisienne de Nobuyoshi Tamura (1933 – 2010) que je retrouve à Aix en Provence et à Bras (Ecole des cadres) en 1991-2002 après un passage auprès d’Itsuo Tsuda (1914 – 1984) à Paris de 1978 à 1981. 

En 1999, pour Tahtib, après plus de 30 ans d’évitement et de dénigrement, j’y entre à … Madrid ( !) avec Shokry Mohamed (1951-2004), un brillant artiste nubien. Son très jeune élève et fils spirituel, Mohamed El Sayed nous apprend le travail en rythme.  En 2007, je découvre Dakhli EL Sweti et ses élèves notamment les seniors Mohamed Abdel Razek et Ahmad Ali Youssef à Mallawi. Plus tard, je fais la connaissance d’autres groupes notamment ceux de Louxor, Qena, Sohag (1).

Quelle est la genèse de ces styles ou de ces écoles ?

Chacune a son histoire propre.

Je prendrai l’exemple du Judo et du Karaté aussi pour illustrer mon parcours actuel : pratique pluridisciplinaire, actualisation du Tahtib.

En 1911 Jigoro Kano fait entrer le JU-DO dans le programme des écoles publiques du Japon. Il avait réussi à adapter le Ju-Jitsu, technique de combat utilisée par les samouraïs, à l’ère moderne. Il avait transformé une technique (JITSU) en voie (DO) de développement, en levier pédagogique utile pour la société japonaise entrant dans l’ère moderne.

Ma démarche avec l’art du Tahtib, en fin de parcours dans le monde rural égyptien, pourrait s’apparenter à celle de J Kano, en terme d’actualisation, d’adaptation du Tahtib à l’ère moderne notamment au monde urbain, n’importe où dans le monde et en Egypte désormais urbanisée à 86%. Avec Modern Tahtib, cette actualisation intègre les spécifiés des styles Tahtib cités plus haut et s’enrichit de mon approche pluridisciplinaire des arts martiaux.

En 1922, Jigoro Kano invite Gichin Funakoshi, brillant pratiquant de techniques martiales de l’île d’Okinawa, pour une présentation réussie du Karate-Jutsu au Ministère de l’Education. En 1929, dans la même logique que J Kano, G Funakoshi modernise son enseignement à l’université et nomme sa discipline Karate-Do, une philosophie du comportement. A sa mort en 1957, il laisse, une méthode de Karate-Do moderne, un dojo le Shotokan (Shoto = son surnom ; Kan = maison), une Association la « Japan Karate Association » créée en 1949 par quelques-uns de ses élèves qui, malgré son désaccord, ont imposé la compétition, et un successeur, Shigeru Egami, qu’il nomme à la tête du goupe (Kaï), soit Shotokaï (groupe de Shoto).

Egami, fidèle aux valeurs éthiques de l’art martial, avait pour mandat d’assouplir la manière de pratiquer le karaté-do. Il expérimente plusieurs voies ; le style Egami se propage avec des postures basses, des gestes souples et très étirés. Au début des années 60’, il demande à un de ses meilleurs lieutenants, Aoki, d’aller à fond dans cette exploration d’investiguer avec un groupe de ceintures noires. Pour dépasser les barrières mentales et accéder à une pratique non contractée, Aoki emmène sa troupe dans la montagne pour des exercices physiques exténuants ; il s’inspire du Yoga, de l’Aïki-do, de l’Evangile… Aoki développe son propre style, alors qu’Egami s’affaiblit. Aoki crée son mouvement : sogo budo puis Shintaïdo. De son côté, Harada, d’abord dans un style raide, pousse à fond l’exploration « Egami » et regarde d’autres disciplines notamment l’aïki-do. Il a ses « spéciales » notamment la parade Gedan baraï et l’esquive dans le temps (sen non sen) avec Iremi.

Chacun de ces instructeurs cités crée et développe un style propre, influencé par son corps et son expérience de vie.

Chacun est un explorateur notamment de plusieurs disciplines, parfois il s’en cache pour un jour le reconnaître. En 1981, lors d’un stage, en montrant une lecture aiki-do d’un geste karate-do, Harada qui avait longtemps interdit à ses élèves de se « disperser » me jette « you’ll ask Tsuda, you’ll ask… ».

Chacun est créateur utilisant son propre corps comme outil. Un fluet en conflit parental ne donne pas le même résultat qu’un corpulent déraciné.

Chacun est transmetteur, à sa manière, de ce qu’il a reçu, de ce qu’il créé.

De génération en génération, depuis que l’homme existe, les instructeurs passent et l’art se transmet, se réinvente, se transforme…

Les élèves ont le choix : copier, répéter, arrêter, transformer, détruire, développer, etc.

Pour ma part, j’ai eu très tôt envie d’explorer les choses en changeant les angles. Pour mes études dans le domaine des sciences de la terre, je me suis rué sur le cursus multi discipline proposé par Claude Allègre de préférence aux approches classiques, segmentées et étanchéifiées dans des disciplines dirigées par des « barons ». J’ai opéré de la même manière dans mes métiers successifs, et dans le domaine des Arts Martiaux.

En 1978, avec des amis connus à l’université de Paris, nous créons l’association SEIZA dans l’intention d’une pratique débarrassée des conflits politiques de nos instructeurs Shotokaï, et d’une exploration transdisciplinaire. Mon investigation s’est alors poursuivie dans les disciplines du karate-do, le Bô-Jutsu, le ken-Jutsu, l’Aïki-do, l’Iaï-do, aussi l’énergétique (shiatsu, do-in, Chi Qong), Zazen, le Taï-chi chuan, aussi la méthode Vittoz etc. puis à partir de 1999 l’art du Tahtib.

Aujourd’hui, ma recherche se développe dans,

  • la pédagogie pour les débutants (précision, approche, utilité),
  • un décodage avancé et transdisciplinaire des formes léguées par les anciens (par exemple les katas pour le Karate-do),
  • l’investigation de l’Aïki-do par l’éclairage du karate-do, du Iaï-do et du kobudo.
  • l’actualisation de la transmission du Tahtib,

L’exploration des trésors des arts martiaux me semble sans fin, notamment avec la lecture transdisciplinaire.  Le fil conducteur de cette investigation est le développement de soi par la pratique, le combat et l’attitude.

Qui ont été mes professeurs ?

Mes professeurs ne sont pas dans le passé, ils sont encore actifs notamment ceux qui ont disparu me laissant chacun des leviers concrets.

Mon apprentissage se poursuit actuellement, il est à la convergence de :

  1. Mon expérience depuis 1978 avec mon propre groupe à Paris, aussi en France, en Egypte et ailleurs avec les stagiaires, les jeunes dans les écoles, les clubs sportifs, et depuis 2001 dans les entreprises,
  2. De mes rencontres, études et pratiques avec les anciens (1)
  3. L’étude des traces laissées à l’ère des Pharaons, notamment les plus anciennes à Abous Sir sur la chaussée de la pyramide de Sahourê (2ème roi de la Vème dynastie, -2800 av JC) donnant des détails sur les gestes et les instructions pour la technique de combat du bâton.
  4. La mise en forme des outils pédagogiques (le Manuel pour l’Instructeur, les bulletins pédagogiques, les vidéos, etc.) 

 En Octobre 2013, le Ministère Egyptien des Sports réactualise un protocole me donnant le mandat de développer la discipline du Tahtib dans le cadre des évènements organisés par la Direction du Développement Sportif et dans les clubs sportifs en Egypte. Début Novembre, j’adresse un plan de formation d’instructeurs sur neuf mois incluant le profil ciblé, la méthode, une démarche en cascade, un planning de déploiement territorial sur 5 ans, et un budget couvert à 75% par des sponsors.

Le secrétaire d’état en charge du dossier vient de démissionner dans l’attente d’un nouveau ministre intéressé par autre chose que … le football !

                                                                       Adel Paul Boulad, Décembre 2013

Publié dans Bulletins

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